samedi 25 juin 2022

 


 Dossier réalisé par Alain Vidal 

 




 

 

 

En septembre 2018, des élèves de grandes écoles, HEC, ENS Ulm, Polytechnique, AgroParisTech, Sciences Po, lancent le manifeste « Pour un réveil écologique »

 

Lien :

https://pour-un-reveil-ecologique.org/fr/

 


         Extrait :

« Malgré les multiples appels de la communauté scientifique (…) nos sociétés continuent leur trajectoire vers une catastrophe environnementale et humaine (…) Le fonctionnement actuel de nos sociétés modernes, fondé sur la croissance du PIB (…) est responsable au premier chef des problèmes environnementaux et des crises sociales qui en découlent. (…)

Nos systèmes idéologiques, enfin, valorisent des comportements individualistes de recherche du profit et de consommation sans limite, nous conduisant à considérer comme « normaux » des modes de vie pourtant loin d’être soutenables. Nous nous bornons au mieux à l’ignorance, au pire au déni. (…)

Deux options s’offrent aujourd’hui à nous : poursuivre la trajectoire destructrice de nos sociétés (…) ou bien prendre notre avenir en main en décidant collectivement d’anticiper et d’inclure dans notre quotidien et nos métiers une ambition sociale et environnementale, afin de changer de cap et ne pas finir dans l’impasse. (…)

Nous affirmons donc dans ce manifeste notre détermination à changer un système économique en lequel nous ne croyons plus »

A ce jour, ce manifeste est signé et par 33 488 élèves dont plus de 600 polytechniciens !

 

 

1er décembre 2018 Régis Portalez solidaire des gilets jaunes

 

Régis Portalez est ingénieur en informatique, ancien élève de l'École Polytechnique. Fin décembre, en novembre 2018 il écrit :

« Lettre ouverte à mes camarades de promotion, à mes anciens, aux plus jeunes de l’école polytechnique.

Le mouvement des gilets jaunes est à mon avis un mouvement pour la justice sociale. Il est inacceptable que les “petits” payent pendant que les puissants se gavent.
Quand on prend aux petits, il faut prendre plus aux grands. Aucune théorie économique ne peut justifier le contraire. Il en va de la cohésion du pays.

Le ruissellement n’existe pas. Ça ne marche pas, n’a jamais marché et ne marchera jamais.

Vous qui avez fait de la physique, vous savez que pour réchauffer une casserole d’eau, il vaut mieux la chauffer par le bas avec plusieurs petites flammes que par le haut avec un chalumeau. Et encore les molécules d’eau ne font pas d’évasion thermique.

Vous qui avez été formés gratuitement, et même payés, par la république, vous qui avez eu les meilleurs professeurs et les meilleurs laboratoires du monde, votre devoir est de vous engager.

Dans un mouvement politique, dans une association, dans des conseils de quartiers, dans des syndicats, peu importe mais engagez vous.

Engagez vous pour la justice sociale, pour la réussite économique, sociale et écologique de notre pays. Et pas pour celle de quelques-uns au détriment de tous les autres.

Ce mouvement des gilets jaunes est largement dû à la sécession des élites, dont nous faisons partie, du reste du pays. Les élites travaillent désormais pour elles seules. Elles ne comprennent même plus les revendications populaires tant elles en sont éloignées.

Nous en tant que polytechniciens, nous devons soutenir ce mouvement, et d’autres, et tous ceux qui viendront , car nous devons défendre la république.

Nous devons également laver la honte des Tchuruk, Messier et autres, qui ont déshonoré notre école et son histoire en se servant d’elle pour servir leurs intérêts propres et pas ceux de la France.

Je ne vois pas de meilleur moyen de le faire que de rejoindre le peuple dans sa lutte.

Samedi je serai aux côtés des manifestants.

J’espère vous y voir

R.P


Le 1er décembre 2018, fidèle à sa parole, revêtu de son uniforme d’officier polytechnicien, Régis Portalez rejoint les Gilets Jaunes.

 

 


 

 

Lien : 

https://x-alternative.org/

 

Extrait de l’appel X-Alternative :

« Polytechnicien·ne·s, ce monde se meurt : engagez-vous !

 La communauté scientifique dénonce unanimement le caractère insoutenable du modèle de production de nos sociétés, mais nos gouvernements se contentent de mesures insuffisantes au regard des enjeux, quand elles ne sont pas purement de façade (…)

Soyons lucides. Nombre de polytechnicien·ne·s se sont laissé·e·s entraîner dans ces logiques mercantilistes devenues mortifères.
L’ « esprit d’entreprise » ou de corps, la foi dans le progrès technique et la compétitivité les a rendu·e·s aveugles au désastre écologique et aux souffrances sociales. Ils et elles ont servi ce système sans avenir ni vision, accumulant parfois pour certaines et certains argent et pouvoir à leur seul profit.

Aujourd’hui, nous disons que nous ne pouvons pas continuer ainsi, ni collectivement ni individuellement. Nous devons être les officiers de la République et refuser d’être les zélateurs de l’argent (…) nous lançons un appel aux polytechnicien·ne·s à apporter leur dynamisme, leurs compétences, leurs utopies au service d’une remise en cause radicale de notre modèle de développement (…) en mettant à disposition de la société des idées et des outils capables d’aider aux nécessaires changements de cap (…)

Démocratie pleine, transition écologique, République sociale, les enjeux sont immenses.

Camarades polytechnicien·ne·s, il est temps de s’engager ! Dans ce monde qui se meurt, jouons notre rôle. Nous pouvons redevenir des ingénieurs scientifiques au service de l’intérêt général. L’urgence nous oblige, privilégions la politique pour enfin mettre la technique au service du peuple (…)

La pleine égalité entre citoyennes et citoyens (…)

Rejoignez-nous ! »

 

 

Interview de Régis Portalez par Aude Lancelin:

https://www.youtube.com/watch?v=zNbao6jF-Xs

 

 

Un texte de Régis Portalez paru dans Quartier Général,:

« Ce système est à renverser »

https://qg.media/2019/12/15/ce-systeme-est-a-renverser/


Extrait :

« Ce monde se meurt (…) Il faut également savoir contre quoi on lutte. Nos maux ne viennent pas de nulle part. (…) D’une part nous subissons l’atomisation de la société, conséquence de l’application générale du capitalisme. (…) tout lien social a été sciemment saboté pour se prémunir de toute contestation (…) empêcher l’organisation populaire. Cadres en burn out, Gilets Jaunes à découvert, longtemps nous avons pu penser que le mal venait de nous-même, ou du chef, ou de l’entreprise ou d’un gouvernement ou d’un autre (…) Les médias sont aux mains de l’oligarchie, les grandes entreprises sont internationales et se servent elles-mêmes bien avant de penser à l’intérêt général  (…) C’est tout cela qu’il nous faut renverser (…) Continuons l’exemple magnifique des Gilets Jaunes (…)  

Le moment que nous vivons est une crise sociale et écologique face à laquelle les gens veulent décider. Pas contribuer, ni débattre : décider. Et pour pouvoir décider, il faut être informé et il faut pouvoir parler.

A l’échelle de Polytechnique, nous avons créé « X-Alternative » en 2019, initiative dont le but est de fédérer parmi les élèves et les anciens ceux qui souhaitent changer les structures de la société en faveur du bien commun.

J’appelle aussi de mes vœux un nouveau syndicat démocratique, une caisse de solidarité pour les victimes de la répression, une autre pour les lanceurs d’alerte, des journaux ouvriers, des coopératives partout, de la liberté partout, de la démocratie partout. Ces initiatives sont un commencement, elles sont appelées à être l’avenir.

Liberté !

Régis Portalez »

 

2022,  deux autres polytechniciens

Lien vidéo :

https://www.youtube.com/watch?v=eU98x7HfpY0

 






 

Extrait :

« Plus de 600 polytechniciens ont signé le Manifeste étudiant pour un réveil écologique (…)

En signant ce texte nous exprimons notre frustration (…)les structures existantes ne nous permettent pas de nous engager pleinement dans cette voie. C'est pourquoi nous nous disons prêts à sortir de notre zone de confort et à choisir nos employeurs en fonction de leur prise en cause de ces enjeux écologiques. Nous avons eu l'occasion de rencontrer beaucoup de dirigeants d'entreprises pour leur porter ce message et nous constatons que ce sujet est trop souvent traité à la marge et nous déplorons un manque d'ambition face à l'enjeu (…)

 Nous voulons travailler pour des entreprises qui prennent en compte la finitude des ressources. Notamment en mettant en place des modèles crédibles de sobriété, j'ai bien dit sobriété, pas efficacité, d'économie circulaire et en refusant d'accélérer l'épuisement des ressources par des stratégies marketing agressives (…) Nous voulons travailler pour des entreprises qui repensent la finalité de leurs produits et questionnent leur utilité (…)

Nous, les étudiants et les jeunes engagés, nous sommes peut-être déterminés mais nous ne pouvons pas seuls changer les modes de consommation d'un pays tout entier. En effet, la prise en compte des enjeux du changement climatique et de l'effondrement de la biodiversité est une responsabilité commune. 

Les actions individuelles, isolées, n'ont qu'un impact négligeable sur cet élan collectif vers l'autodestruction (…) nous ne nous considérons pas comme des utopistes mais comme des pragmatiques. Tout au contraire, l'utopie est du côté de ceux qui pensent que le "business as usual" peut se poursuivre calmement sur cette planète en plein bouleversement. 

Il est devenu très urgent de nous mobiliser massivement pour un changement et ne pas laisser aux jeunes qui vont en hériter un monde invivable. Nous ferons partie de cette mobilisation.

Mais ce que l'on ne veut pas c'est qu'en sortant de ce colloque vous vous disiez les X se mobilisent, le problème est réglé. Pour que cette mobilisation réussissent, il faut que vous aussi, enseignants, chercheurs, dirigeants, citoyens, vous vous mobilisiez avec nous. »

 

 

 

 



 

Des agros qui bifurquent : le discours :

Vidéo et texte :

https://universiteouverte.org/2022/05/12/des-agros-qui-bifurquent-le-discours/


Extrait :

« Les diplômé·es de 2022 sont aujourd’hui réuni·es une dernière fois après trois ou quatre années à AgroParisTech. 

Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d’être fières et méritantes d’obtenir ce diplôme à l’issue d’une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours.

Nous ne nous considérons pas comme les « Talents d’une planète soutenable » [nouvelle devise d’AgroParisTech].

Nous ne voyons pas les ravages écologiques et sociaux comme des « enjeux » ou des « défis » auxquels nous devrions trouver des « solutions » en tant qu’ingénieures.

Nous ne croyons pas que nous avons besoin de « toutes les agricultures » ;
Nous voyons plutôt que l’agro-industrie mène une guerre au vivant et à la paysannerie partout sur terre. Nous ne voyons pas les sciences et les techniques comme neutres et apolitiques. Nous pensons que l’innovation technologique et les start-up ne sauveront rien d’autre que le capitalisme.

Nous ne croyons ni au développement durable, ni à la croissance verte, ni à la « transition écologique », une expression qui sous-entend que la société pourra devenir soutenable sans qu’on se débarrasse de l’ordre social dominant. »

 

 

 



Après le puissant discours de huit diplômés d’AgroParisTech en mai dernier, des élèves et anciens d’HEC, se rebellent eux aussi.

Lors de la remise des diplômes des promotions 2020 et 2021 le 9 juin dernier, devant un parterre d’anciennes et d’anciens étudiants, de leurs parents et professeurs une ancienne étudiante d’HEC, Anne-Fleur Goll, a dénoncé la responsabilité du monde économique en matière de biodiversité et de dérèglement climatique. Elle a appellé l’ensemble des étudiants à s’engager dans les voies professionnelles en faveur de la transition écologique, considérant qu’il en va de t de leur responsabilité de changer les choses.

Discours d’Anne-Fleur Goll, extrait:

« Après quelques mois d’insouciance campusarde à HEC, j’ai ressenti un profond malaise en prenant conscience que les métiers vers lesquels menaient mes études étaient la principale cause de cet effondrement environnemental. (…) J’apprenais à la fois le marketing et l’impact de la surconsommation et du greenwashing, je voyais les mêmes entreprises dans le Career Fair (événement où recruteurs et candidat se rencontrent, ndlr.) et dans les classements des plus gros pollueurs. (…)

« Nous avons dans ces décennies de vie professionnelle l’opportunité de marquer l’Histoire, d’arrêter de perpétuer un système financier et commercial qui dépasse largement les limites planétaires et stopper cette spirale qui va affecter l’Humanité pour les siècles à venir »

 

Le manifeste « Pour un réveil écologique » est signé dans 400 établissements actuellement mobilisés en Europe.

A ce jour, 63% des élèves des grandes écoles sont prêts à accepter des salaires plus bas si leur métier est porteur de sens.

71% déclarent vouloir travailler pour l’environnement, quant aux anciens, le pourcentage s’élève à 81% !

 

 


 

 

 

 

 

L'ubiquité des biens immatériels

par Alain Vidal


 

L’ubiquité est la capacité d'être présent en plusieurs lieux, simultanément. Le terme est dérivé du latin ubique qui signifie partout. Les biens immatériels qui sont produits dans l’atelier cérébral, obéissent au concept d’ubiquité, car ils sont présents dans un nombre illimité d’endroits et utilisables par un nombre illimité de personnes.

En effet, une idée, un poème, une invention, un film etc…peuvent être partout à la fois, et simultanément, par transmission, par duplication, sur supports, eux aussi immatériels, via internet. Une même série peut être visionnée par des milliards de personnes, la même soirée.

L’échange ne concerne que les objets physiques. Ces objets ne relèvent pas de l’ubiquité. Quand ils sont à un endroit, ils ne sont pas ailleurs.

Un bien matériel est tangible, on peut le toucher…il se mesure, à l’aide d’unités de masse, de longueur, de volume. Sauf que dans le commerce, il est impossible d’échanger un kg de pommes contre un kg de jeans ! Tout comme, on n’échange pas 100 gr d’or contre 100 gr de farine.

Intuitivement, on se rend compte que l’échange serait inégal.

 

Le temps, mesure de l’échange marchand

 

Il faut considérer le temps nécessaire, passé à la production, ainsi que celui correspondant aux taxes inclues dans le prix de vente.

Dans les exemples cités, on voit bien que c’est le temps qui permet de comparer ces objets : temps nécessaire à la production de l’or, de la farine, de pommes, de jeans, de voitures, de bonbons, d’avions…Le temps est l’équivalent universel de toutes les transactions commerciales.

Le temps est une donnée objective mesurable au milliardième de seconde. Un échange marchand pouvant s’évaluer en centimes, deux prix égaux seront alignés sur les temps respectifs de production des marchandises et sur les taxes afférentes.

 

Le savoir n’a pas de prix

 

Il échappe subtilement à toute mesure, à tout échangisme marchand, à toute logique de marché. Le partage du savoir est à la mode, sauf que cette formule est aussi fausse que de dire, le soleil se lève !

Un astronome le dira à son enfant, mais en aucun cas dans le cadre de son travail. Cette différence entre langage familier et scientifique ne semble pas affecter outre mesure, la communauté des économistes qui revendique la rigueur dans leurs analyses tout en prétendant à la marchandisation des services.

Si les biens physiques sont mesurables, il est impossible de mesurer objectivement de l’immatériel. Une idée, un poème, un comportement, une ambiance, une œuvre d’art… relèvent du domaine de la subjectivité. Une invention sera appréciée différemment selon son utilité variant d’une personne à l’autre.

Par contre, un temps de production est indiscutable, le chronomètre faisant foi !

Chaque jour, des milliards d’humains utilisent les 26 lettres de l’alphabet. Un alphabet n’ayant jamais connu de rupture de stock depuis plus de 2300 ans d’existence. Il en est de même pour les 10 nombres de 0 à 9.

Quant au théorème de Pythagore il n’a pas pris une ride malgré son utilisation immodérée depuis 2500 ans. Par contre, le lait de brebis qu’a bu le mathématicien de Samos pour fêter son invention, n’a servi qu’une seule et unique fois, et pour cause !

La création immatérielle n’a pas sa place en économie. Pour preuve, les connaissances, (savoirs, savoir-faire…) nécessaires à la construction d’un cours d’histoire peuvent être utilisées simultanément par un nombre illimité d’enseignants. Par nature, les connaissances existantes sont inépuisables, non périssables. En outre, un même cours, une fois élaboré, peut être transmis à un nombre incalculable d’auditeurs ou de lecteurs.

Une plaidoirie d’avocat, un diagnostic médical, un acte notarial, une invention, un réglage technique, la conception d'un projet par un ingénieur, un mode d’emploi, un plan, une recette de cuisine, une création monétaire, un crédit bancaire…plus globalement un savoir-faire, n’exigent aucun prélèvement de matières premières. Dans cet inventaire à la Prévert, rien n’est pris à la terre, aucune empreinte écologique, preuve d’une quelconque dépense de biens rares, n’est à constater.

Dans la production d’un bien immatériel, on ne constate aucune destruction préalable des « matériaux » immatériels utilisés.

Ce qui se produit sans destruction, sans dépense aucune, de matières physiques ne peut faire l’objet d’un échange.  Ce qui fait appel à une activité uniquement cérébrale, appartient au domaine de l’abondance.

L’utilisation de ces biens ne devrait entraîner aucune rivalité. Pourquoi se battre quand on jouit d’une abondance garantie illimitée pour tous ?

Dans l’industrie, l’agriculture et l’artisanat, la production de biens matériels, relève du champ de l’économie, les ressources matérielles de la planète étant par nature finies. L’économie, c’est la gestion des ressources périssables, de ces ressources qui s’épuisent et qui finissent par disparaître dans l’usage.

 


 


Adam Smith, seul l’ouvrier 

produit des valeurs marchandes

                                                                                             


  par Alain Vidal



Adam Smith, au 18ème siècle, premier grand théoricien de l’économie politique, a déplacé le concept du profit, de la sphère du sacré à celle du sécularisé. Avec lui, le profit, sans référence théologique, s’installe dans l’ordre naturel des choses, dans une représentation mathématique du monde. Qui dit mathématiques, dit logique sociale.

Le père de l’économie politique, le gourou du grand patronat présent et passé, a réalisé la prouesse de désacraliser le concept de providence divine en laïcisant la marchandisation, initiée dès l’aube de l’antiquité, par les premiers prêtres-rois. Les dogmes professés par l’Eglise, devenaient subitement des vérités scientifiques fondées sur la raison.

Adam Smith s’échina à élaborer une théorie mathématisant les rapports sociaux à la façon de Newton, quant à la compréhension du système solaire. Il établit un parallèle entre le monde et les sciences sociales. Il ne supportait pas l’idée que les humains puissent échapper à une mécanique obéissant à un ordre comparable à celui du monde physique. L’ordre voulu par dieu, mathématisé, devenait de la sorte un objet scientifique apparemment rationnel et donc irréfutable.

Dès 1776 Smith fait remarquer :

 « Les propriétaires, comme tous les autres hommes, aiment à recueillir, là où ils n’ont pas semé ». 

Smith a parfaitement fait la différence entre les activités agricoles et industrielles, et les activités relevant du secteur tertiaire : les services.

« L’ouvrier de manufacture ajoute de la valeur à la matière sur laquelle travaille cet ouvrier : la valeur de sa subsistance et du profit de son maître ». 

« Le travail du domestique, […] ne crée aucune marchandise […] n’ajoute aucune valeur à rien ; c’est un travail improductif, qui ne pourra jamais enrichir celui qui l’emploie ».

« Un particulier s’enrichit à employer une multitude d’ouvriers fabricants ; il s’appauvrit à entretenir une multitude de domestiques 

Smith :

« Le travail du domestique, au contraire, ne se fixe ou ne se réalise sur aucun objet, sur aucune chose qu’on puisse vendre ensuite ». Ce constat vaut pour l’ensemble des activités du tertiaire, en France, aujourd’hui, cela concerne 90% des actifs !

Pour cette raison, ils ne se prêtent à aucune mesure, permettant l’échange marchand, ni même l’échange tout court. Contrairement à la croyance populaire, le travailleur du tertiaire ne dépense rien, n’entame pas les ressources de la planète puisqu’il ne produit aucune marchandise.

Les objets constituant notre environnement matériel, du coton-tige à l’avion supersonique, portent en eux une trace de travail humain. Les objets immatériels, pas du tout. Sans cette trace qui sert à l’établissement des prix, pas d’échange, pas de marché…

Toute production, agricole ou industrielle, constitue une dépense pour les ressources planétaires.

Le travail du médecin, du prof, de l’architecte, du serveur de restaurant, du livreur, nécessite des connaissances et des savoir-faire, puisés, uniquement, dans l’atelier cérébral :  lieu de la non dépense, où tout se crée ex nihilo, sans aucune transformation de ressources naturelles, sans aucune destruction de matières premières.

C’est l’espace de l’immatériel, non mesurable, utilisable à l’infini. La production d’un objet immatériel (un cours d’histoire, un diagnostic, un roman, un film, un mail…) ne transforme pas le stock immatériel utilisé. Ce dernier reste intact, indépensable…utilisable sans modération !

Et Adam Smith, de nous donner une liste à la Prévert presque 300 ans après :

« Le travail de quelques-unes des classes les plus respectables de la société, de même que celui des domestiques, ne produit aucune valeur.  […]

Le souverain, par exemple, ainsi que tous les autres magistrats civils et militaires qui servent sous lui, toute l’armée, toute la flotte, sont autant de travailleurs non productifs. Ils sont […] entretenus avec une partie du produit annuel de l’industrie d’autrui. […]. La protection, la tranquillité, la défense de la chose publique, qui sont le résultat du travail d’une année, ne peuvent servir à acheter la protection, la tranquillité, la défense qu’il faut pour l’année suivante.

Quelques-unes des professions les plus graves et les plus importantes, quelques-unes des plus frivoles, doivent être rangées dans cette même classe : les ecclésiastiques, les gens de loi, les médecins et les gens de lettres de toute           espèce, ainsi que les comédiens, les farceurs, les musi­ciens, les chanteurs, les danseurs d’Opéra, etc.

 […] Leur ouvrage à tous, tel que la déclamation de l’acteur, le débit de l’orateur ou les accords du musicien, s’évanouit au moment même qu’il est produit. Les travailleurs productifs et les non productifs, et ceux qui ne travaillent pas du tout, sont tous également entretenus par le produit annuel de la terre et du travail du pays.

Ce produit, quelque grand qu’il puisse être, ne saurait être infini, et a nécessai­rement ses bornes.

Suivant donc, que dans une année, une portion plus ou moins gran­de de ce produit est employée à entretenir des gens non productifs, plus ou moins grande, sera la portion qui restera pour les gens productifs, et plus ou moins grand sera, par conséquent, le produit de l’année suivante ; la totalité du produit annuel, à l’exception des productions spontanées de la terre, étant le fruit du travail productif ». 

La propriété intellectuelle fut inventée pour simuler la rareté : deux concepts fondamentalement antinomiques.

On ne peut se prétendre propriétaire de l’abondance illimitée et de la non dépense. Le soleil brille pour tout le monde, si le côté le plus ensoleillé d’une rue est plus cher, ce n’est pas pour acheter plus de soleil, c’est pour enrichir les propriétaires. Le soleil, lui, ne vend rien.

Tout le monde ou presque, croit que le tertiaire produit des marchandises. Cette croyance est entretenue par les grands médias, les économistes orthodoxes, le système scolaire… en omettant l’analyse de Smith sur le travail, ils continuent malgré tout, contre vents et marées, à vouer une admiration sans borne, à Adam Smith.

Et pour cause…malgré le portrait très réaliste qu’il fait des relations de subordination travailleurs-patrons, l’économiste philosophe mettra tout son art à défendre ce système inégalitaire.

Pour Smith, le travail produisant des biens matériels tangibles est la seule valeur, autorisant l’échange des marchandises en nature ou sous forme monétaire, donc :

« Ce que chaque chose vaut réellement pour celui qui l’a acquise, […] c’est la peine et l’embarras que la possession de cette chose peut lui épargner et qu’elle lui permet d’imposer à d’autres personnes. […] Ce n’est point avec de l’or ou de l’argent, c’est avec du travail que toutes les richesses du monde ont été achetées originairement ».

Malgré tout, il n’est pas question pour ce professeur de morale de crier haro sur les dépenses fastueuses des élites.