Dictionnaire Le Robert: le luxe, dépense excessive
Emilie Roffidal, chercheuse
au CNRS :
« [Au 18ème siècle] les
ouvrages, les revues littéraires, mais également les concours académiques
placent le luxe au centre de leurs préoccupations et témoignent de l’existence
d’un répertoire commun de références et de citations extraites, voire
expurgées, des grands philosophes des Lumières ».
Dans le Dictionnaire de
philosophie, Voltaire à propos de Rousseau :
« Si l'on entend par luxe tout ce qui est au-delà du nécessaire, le luxe est une suite naturelle des progrès de l'espèce humaine ; et, pour raisonner conséquemment, tout ennemi du luxe doit croire avec Rousseau que l'état de bonheur et de vertu pour l'homme est celui, non de sauvage, mais d'orang-outang ».
Perruques enfarinées, paysans affamés
Contrairement à aujourd’hui, la querelle autour du bienfondé du luxe faisait rage, à un point tel que Voltaire avait été jusqu’à demander la peine capitale pour Rousseau qui, prenant la défense du peuple, parlait de perruques enfarinées et de paysans affamés :
« Il
faut de la poudre à nos perruques ; voilà pourquoi tant de pauvres n'ont
point de pain […] si le luxe nourrit cent pauvres dans nos
villes, et en fait périr cent mille dans nos campagnes […] Le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux
pauvres : mais, s'il n'y avait point de luxe, il n'y aurait point de
pauvres. »
Pastichant Rousseau, on pourrait dire : Le luxe peut être
nécessaire pour créer des emplois, mais, s’il n’y avait pas d’emplois, il n’y
aurait point d’enrichis, point d’appauvris. Il y aurait abondance de métiers
pour servir le bien commun, mais pas d’emplois, forçant un peuple à satisfaire
des désirs somptuaires.
En 1782, Sébastien Lemercier estime qu'au moins "dix
mille infortunés" auraient pu être nourris tous les jours avec toutes
ces quantités de farine destinées aux perruques. Il dénonce dans son « Tableau
de Paris », « l’homme de luxe ». Il appelle à le faire comparaître «
au tribunal de l’humanité ».
En France, la comtesse de Matignon payait à son
coiffeur Baulard, 24.000 livres par an, pour lui faire un nouveau dessin de
perruque, chaque jour de la semaine. Malgré les famines, on continua de
saupoudrer les perruques, de farine.
Montesquieu dans « L’esprit des lois »:
« Le luxe est toujours en
proportion avec l’inégalité des fortunes. Si, dans un état, les richesses sont
également partagées, il n’y aura point de luxe ; car il n’est fondé que
sur les commodités, qu’on se donne par le travail des autres.
Pour que les
richesses restent également partagées, il faut que la loi ne donne à chacun,
que le nécessaire physique. Si l’on a au-delà, les uns dépenseront, les autres
acquerront, et l’inégalité s’établira […], moins il y a de luxe dans une
République, plus elle est parfaite. Les lois
du nouveau partage des champs, demandées avec tant d’instance dans quelques
Républiques, étaient salutaires par leur nature […] ».
D’un côté, Voltaire, dans l’apologie du « superflu,
chose si nécessaire", de l’autre, Rousseau dénonçant :
"Le luxe [qui] corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession l'autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ; il ôte à l'Etat, tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l'opinion […] Le luxe est diamétralement opposé aux bonnes mœurs"
Yves Vargas, philosophe, spécialiste de Rousseau :
« Les riches consomment par désir ce que les
pauvres fabriquent par besoin »
Au 18ème siècle, les tenants du capitalisme
ne mâchaient pas leurs mots, ils parlaient de la société de luxe. Voltaire
comme Mandeville défendaient l’industrie du luxe sans laquelle, nul n’aurait
d’emploi.
Que chacun reste à sa place et les
privilèges seront garantis !
A l’inverse, pour l’économiste David Ricardo, salaires et profits
s’opposent.
Michel de Montaigne,
dans les Essais :
« Il ne se fait aucun
profit qu’au dommage d’autrui » :
Personne ne doit s’enrichir au détriment
d’autrui :
Mandeville et Voltaire disaient vrai, pour
qu’une minorité vive dans le luxe, le peuple doit travailler. Leur modèle :
Athènes, 30 000 citoyens se livrant au plaisir de vivre dans le confort
matériel et culturel, aux dépens de 270 000 esclaves, femmes et métèques,
sans aucun droit.
Excepté
Rousseau, les philosophes des Lumières défendent « une théorie juste
pour un monde injuste ».
L’amour propre cherche à tout prix, l’admiration des autres, quoiqu’il en coûte aux ouvriers, aux paysans, qui directement ou indirectement travailleront la plus grande partie de leur vie gratuitement pour les privilégiés.
Voltaire n’avait que mépris pour le peuple, « des gueux ignorants », quant à Rousseau, il se rangeait délibérément à leurs côtés :
« Qu'on ajoute à tout cela, cette quantité de métiers malsains qui abrègent les jours ou détruisent le tempérament ; tels que sont les travaux des mines, les diverses préparations des métaux, des minéraux, surtout du plomb, d
u cuivre, du mercure, du cobalt, de l'arsenic, du réalgar ; ces autres métiers périlleux qui coûtent tous les jours la vie à quantité d'ouvriers, les uns couvreurs, d'autres charpentiers, d'autres maçons, d'autres travaillant aux carrières ; qu'on réunisse, dis-je, tous ces objets, et l'on pourra voir dans l'établissement et la perfection des sociétés, les raisons de la diminution de l'espèce, observée par plus d'un philosophe.
Le luxe,
impossible à prévenir chez des hommes avides de leurs propres commodités et de
la considération des autres, achève bientôt le mal que les sociétés ont
commencé […] Le luxe est un remède beaucoup pire que le mal qu'il
prétend guérir ; ou plutôt, il est lui-même le pire de tous les maux, […] [ le luxe], pour nourrir des
foules de valets et de misérables qu'il a faits, accable et ruine le laboureur
et le citoyen. Semblable à ces vents brûlants du midi qui, couvrant l'herbe et
la verdure d'insectes dévorants, ôtent la subsistance aux animaux utiles et
portent la disette et la mort dans tous les lieux où ils se font
sentir […]
Le
cultivateur, méprisé, chargé d'impôts nécessaires à l'entretien du luxe et
condamné à passer sa vie entre le travail et la faim, abandonne ses champs,
pour aller chercher dans les villes le pain qu'il y devrait porter.
Plus les
capitales frappent d'admiration, les yeux stupides du peuple, plus il faudrait
gémir de voir les campagnes abandonnées, les terres en friche, et les grands
chemins, inondés de malheureux citoyens devenus mendiants ou voleurs et
destinés à finir un jour leur misère sur la roue ou sur un fumier ».
L’économie du désir aux dépens des besoins du peuple. Si les besoins du corps ont une limite, l’imagination n’en a pas.
L’estomac de l’enrichi rassasié de
nourriture doit se reposer. Par contre, le désir obsessionnel, relevant de
l’immatériel, par essence illimité, ne connaît aucune contrainte.
L’ennui, c’est que la satisfaction
de ce désir d’ordre immatériel exige une accumulation sans fin de biens
matériels, en contradiction avec les ressources de la terre qui par nature,
sont non renouvelables dans l’immédiat. Ressources limitées qu’il nous faudrait
économiser au nom des générations à venir.
Pour
Mandeville, ce qui fait la grandeur d’une nation, c’est la formidable capacité
des enrichis à vouloir s’enrichir toujours plus, entraînés dans une course
sans fin, dans le dépassement de celui qui précède.
Le marché capitaliste pour Rousseau
repose avant tout sur l’imaginaire. D’ailleurs, dans sa Lettre aux Polonais,
le philosophe conseille ironiquement, aux habitants de la Pologne que s’ils
veulent être reconnus en Europe, ils doivent développer le commerce et
le luxe !




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